Les bonnes pratiques de l’analyse financière de sociétés

Contrat de location

Philippe Giraudon
Associé-Gérant
PHG FINANCE
Intervenant EFE sur les formations « Analyse et gestion financière par les flux » des 18-19 mai 2017, « Évaluation financière d’une entreprise » des 12-13 octobre 2017 et « Évaluer la rentabilité d’un projet d’investissement » des 19-20 octobre 2017 à Paris

La rédaction Analyses Expert : Quelles bonnes pratiques clefs peut-on mettre en évidence dans toute analyse financière de sociétés, d’activités économiques ou de projets ?

Philippe Giraudon : Il est essentiel de bien s’interroger et de bien comprendre leur modèle économique (« business model »), avant même, en principe, de se plonger dans les chiffres qui peuvent notamment avoir une influence pas nécessairement pertinente sur l’analyse, ou induire en erreur l’analyste. A titre d’illustration, BlaBlaCar, acteur de premier plan du covoiturage, explique, en pratique, avoir testé un nombre significatif de modèles économiques à travers ses étapes de développement. Les chiffres sont alors censés permettre de confirmer ou d’affiner l’analyse du modèle économique, des capacités distinctives (« distinctive capabilities ») et du positionnement spécifique d’une entité.

Il est en principe nécessaire de maîtriser, ou d’être capable d’intégrer, dans l’analyse, les présentations comptables effectuées au sein de différents référentiels comptables, et par différentes entreprises (par exemple IFRS [International Financial Reporting Standards – normes comptables internationales; US GAAP [United States Generally Accepted Accounting Principles – règles comptables en vigueur aux Etats-Unis] ; normes comptables françaises [pour les entités ou groupes concernés en France] ; code des obligations, normes comptables reconnues incluant notamment Swiss GAAP RPC [recommandations pour la présentation des comptes] et IFRS, et/ou autres législations, en Suisse) :

  • Les entités porteuses de projets et leurs comptables font en effet des choix dans les règles suivies, et à chaque fois que ces règles proposent plusieurs présentations possibles, ces choix peuvent souvent leur être favorables en terme d’image donnée à des tiers (par exemple investisseurs existants, investisseurs potentiels, partenaires bancaires, public, etc.), ou au contraire volontairement ne pas mettre exhaustivement en évidence leurs atouts (par exemple vis-à-vis de leurs concurrents, des autorités publiques, des autorités fiscales, etc.).
  • De surcroît, un certain nombre de groupes peuvent être challengés par des experts ou analystes concernant les retraitements, c’est-à-dire les ajustements de montants, qu’ils peuvent réaliser dans la présentation de leurs performances financières (concernant par exemple les indicateurs financiers communiqués comme « récurrents », ou « non impactés par des éléments exceptionnels », par opposition aux montants présentés séparément comme « non-récurrents », ou « exceptionnels ») : ces indicateurs récurrents reflètent-ils effectivement l’image de la totalité de l’activité hors impact d’éléments réellement exceptionnels, ou certains éléments défavorables considérés comme exceptionnels, et présentés séparément, peuvent-ils être sujets à discussion ?

La rédaction Analyses Expert : Quelles bonnes questions peut-on typiquement se poser pour réaliser un diagnostic pertinent lorsqu’on analyse une société ?

Philippe Giraudon : Des tests de cohérence systématiques, rigoureux, et/ou aléatoires, sont vivement suggérés face aux données chiffrées et/ou qualitatives fournies : entre les informations et explications transmises oralement, les présentations officielles, les chiffres publiés, et les données disponibles par tous moyens (des bases de données publiques [telles que celles de fédérations industrielles, des organes statistiques, tels que l’INSEE en France ou l’Office fédéral de la statistique en Suisse, de l’OCDE, du FMI, de la Banque Mondiale], aux données recueillies et analysées par exemple par des groupes d’experts [éventuellement sectoriels], des think-tanks [groupes de réflexion], des cabinets de conseils [de diverses spécialités], ainsi qu’aux informations pouvant être récoltées directement en analysant les caractéristiques des produits ou services offerts).

En parallèle, il est sain de toujours s’interroger sur la réalité économique des produits et des charges présentés :

– les produits présentés dans les comptes reflètent-ils des contributions réelles, d’un point de vue économique, à la hausse du résultat net (indicateur de la création de richesse de l’actionnaire) ? Sont-ils par exemple liés :

.  à davantage de volumes, à prix constants, ou soutenus par des baisses de prix à produit identique ?

.  à des hausses de prix, liées à des produits plus qualitatifs, à un effet temporaire de mode ou de demande anormalement élevé d’un point de vue statistique, ou à une vague d’équipement massif d’une population, qui pourra s’essouffler, voire disparaître, une fois les clients équipés ?

.  à un effet de taux de change, qui peut artificiellement accroître l’intérêt des produits ou services proposés grâce à une dépréciation de la monnaie dans laquelle les facturations sont réalisées, ou faire apparaître une stabilité voire une hausse des produits liée à une simple appréciation de cette monnaie par rapport à celle dans laquelle les comptes sont présentés ?

.  à des subventions de tous types, pouvant être liées à une capacité de lobbying auprès de la sphère publique, ou à des contributions et/ou apports d’activités extérieurs ne correspondant pas à la performance économique effective des produits ou services proposés ?

– l’ensemble des coûts réels, liés à l’exercice de l’activité, sont-ils bien inclus dans les chiffres considérés, pendant la période analysée (par exemple une année), et à court, moyen et long terme ? Plus précisément :

.  ces coûts présentés sont-ils, en tant que tels, soutenables, c’est-à-dire à un niveau, et dans des conditions, qui peuvent être économiquement maintenus à court, moyen et long terme ?

.  alternativement, l’activité analysée bénéficie-t-elle de coûts dont les niveaux sont en fait éloignés de ce qu’ils sont réellement ? A titre d’exemples : la totalité des coûts économiques liés à l’exploitation et à l’usure de l’environnement ne sont-ils pas totalement, voire pas, facturés par quiconque ? Les coûts de l’énergie enregistrés sont-ils effectivement représentatifs des coûts réels de ces énergies, actuels, et à court, moyen et long terme ? Les coûts de fabrication de certains produits, tels que des produits textiles, représentent-ils les coûts complets réels (même en intégrant une optimisation liée à une localisation en Asie ou en Europe), c’est-à-dire en ajustant les coûts au niveau de vie local réel qui permet effectivement aux ouvriers employés de vivre et continuer à produire ce qui leur est demandé) ?

Par ailleurs, du point de vue du contrôle et de la sécurisation de la valeur, quelle maîtrise et quel contrôle réels a l’entreprise sur chacune de ses activités pour lesquelles elle fait appel à un tiers (fournisseur, sous-traitant, qui peut à son tour faire appel à un tiers, fournisseur, sous-traitant, qui peut faire de même, cela à un nombre d’échelons pouvant être même significatif) ?

Enfin et plus directement, quel est la soutenabilité du développement rapide d’activités mobilisant des expertises techniques, telles que par exemple l’intelligence artificielle, notamment en terme de capacité à recruter les compétences nécessaires (et ce à des coûts eux aussi soutenables) si ces compétences sont peu répandues sur le marché ?

La rédaction Analyses Expert : Face à de tels challenges liés à l’analyse des reportings financiers, quelles approches clefs suggérer ?

Philippe Giraudon : En principe, un analyste, quel que soit son point de vue, n’a pas à attendre que les règles comptables prévoient d’intégrer certains aspects dans les comptes des sociétés pour le faire : il doit au contraire systématiquement se demander dans quelle mesure l’ensemble des informations, aspects et dimensions sont effectivement intégrés dans les chiffres présentés ; à titre d’illustrations :

– Etait-il auparavant nécessaire d’attendre, pour le faire, que des règles comptables, telles que par exemple celles liées à la comptabilisation des programmes de fidélisation des clients (points ou miles attribués par exemple par les compagnies aériennes) [interprétation IFRIC 13 dans le cadre des normes comptables internationales dans les années 2000], obligent les entreprises à faire apparaître la charge financière induite par ces programmes au passif de leur bilan (s’agissant d’un produit ou d’un service qu’elles s’engagent à délivrer dans le futur à tout détenteur de ces points ou miles qu’elle octroie) ?

– De même, faut-il attendre que les règles comptables prévoient que le montant des engagements d’une entreprise en matière de retraite au sens large, de son personnel et de ses mandataires sociaux (pensions, compléments de retraite, indemnités et allocations en raison du départ à la retraite ou avantages similaires), soient présentés au bilan sous la forme d’une provision, pour le faire effectivement dans une analyse de société ?

– Qu’en est-il également de la comptabilisation, au moins en terme d’analyse financière, des coûts liés aux obligations de formation, actuelles et à venir, des employés (formations métiers, et/ou formations par exemple liées à la sécurité pouvant être amenées à être développées dans le cadre d’activités exposées à des risques spécifiques, telles que l’accueil du public) ?

– Enfin, dans une période qualifiée par certains experts de « révolution écologique », qu’en est-il en parallèle des coûts (actuels et à venir) pour les entreprises, liés à la préservation de l’environnement ou à la compensation de sa dégradation dont elles sont, directement ou indirectement, considérées comme responsables, l’environnement pouvant être exhaustivement considéré dans toutes ses dimensions (telles que par exemple l’écosystème, les animaux, les végétaux, la vie humaine, etc.) ? Toute analyse de société devrait-elle désormais également davantage porter une attention particulière à tous les « engagements sociétaux » potentiels liés à ses activités, qu’il conviendrait de faire apparaître au passif du bilan et/ou en charge au compte de résultat ?

Surtout, une approche systématique de l’activité par les flux de trésorerie (par exemple segmentés entre flux liés à l’exploitation, flux liés aux investissements et flux liés au financement) permet de résoudre un nombre significatif de contraintes relatives aux environnements comptables ; à l’image de l’expression courante qui illustre sa pertinence : « la trésorerie est un fait » tandis que « le bénéfice est une opinion » (c’est-à-dire dépend des règles comptables applicables et utilisées) [« cash is a fact » whereas « profit is an opinion »] :

  • La réalité économique d’un EBITDA (Earnings Before Interests, Taxes, Depreciation and Amortization), équivalent en première approche à un EBE (Excédent Brut d’Exploitation), peut en effet significativement varier d’un pays et d’une société à l’autre, notamment en termes de méthodes d’évaluation des stocks, de politiques potentielles d’activation de certaines charges, et de façons de comptabiliser la R&D (Recherche & Développement) ;

A l’opposé, un flux de trésorerie correspond à la trésorerie effectivement encaissée (après déduction des décaissements), quel que soit le pays, le référentiel, les méthodes et les politiques en matière de comptabilité. Les différents points de vue envisageables de l’analyse de la trésorerie générée peuvent alors se révéler particulièrement utiles comme outils de diagnostic, de pilotage et de prévisions.

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