La généralisation du paiement instantané : comment ça marche ?

Rédaction Analyses Experts : Une révolution se prépare en France en termes de moyens de paiement, précisez-nous laquelle.

Jean Dupont: Elle réside dans la généralisation imminente du paiement instantané. Il consiste en une compensation interbancaire immédiate ou quasi immédiate de l’opération de débit et du crédit du compte du bénéficiaire avec une demande de confirmation au payeur. Sa disponibilité : 24h sur 24, 7 jours sur 7, 365 jours par an.

Rédaction Analyses Experts : Détaillez-nous son fonctionnement.

Jean Dupont : Il s’agit d’un virement SEPA en euros que l’on initie depuis le site de sa banque ou son application mobile bancaire en choisissant le mode instantané. Il suffit de rentrer l’IBAN (International Bank Account Number) du bénéficiaire ou, moins fastidieux, son numéro de téléphone mobile (converti en IBAN par la banque), voire de scanner un QR code pour envoyer l’argent. Le compte du bénéficiaire est crédité en moins de 10 secondes et la confirmation du paiement est envoyée par SMS sous 20 secondes. Comme tout virement, il est irrévocable. Aujourd’hui, un plafond de 15.000 euros a été décidé au niveau européen mais la Belgique et les Pays-Bas l’ont déjà supprimé. Pour détecter une éventuelle fraude, des contrôles en temps réel via une authentification par biométrie ou code spécifique sont effectués.

Rédaction Analyses Experts : Qui est concerné ?

Jean Dupont : Il est universel tant en termes d’émetteurs, de bénéficiaires (entre particuliers, entre entreprises, ou bien entre particuliers et entreprises) qu’en termes d’usages (envoyer la paye, la percevoir, régler un artisan, un e-commerçant, un service public, une administration…).

Rédaction Analyses Experts : Si les particuliers permettent d’atteindre la masse critique d’usage, l’enjeu de son adoption ne se situe-t-il pas aussi du côté des entreprises ?

Jean Dupont : Le succès du paiement instantané dépendra de la façon dont les acteurs économiques s’approprieront ses avantages :

Pour le consommateur : rapidité et simplicité. Par exemple : finis, ou presque, les problèmes de plafonds de paiement par carte ; plus besoin d’un chèque de banque pour acheter un véhicule d’occasion ; plus de délai ou de date de valeur pour envoyer en urgence de l’argent à un proche ; pour la clientèle fragile, possibilité de dépenser ses revenus dès leur perception….

Pour les entreprises : réduction du risque de transaction. Il apporte la garantie de paiement (finis les chèques en bois,…), la réduction des coûts de gestion (économies sur les factures de Commission Interbancaire de Paiement : 0,2 à 0,9% du chiffre d’affaires encaissé par voie de monétique ; moins de manipulation de papier signifie aussi moins d’erreurs de caisse et moins de déplacements en agence pour déposer le chiffre d’affaires) mais surtout une amélioration immédiate du besoin en fonds de roulement (terminées les dates de valeurs sur les encaissements !).

Le paiement instantané apparaît aussi comme un « incontournable » dans l’e-commerce, tant en termes de rapidité de dénouement de la transaction, que de réduction de la fraude puisque son ordonnancement est initié depuis le site ou l’application de la banque du client via une authentification forte.

Quelques bémols néanmoins, la somme étant immédiatement débitée du compte, le débiteur ne peut plus bénéficier des facilités du paiement par carte telles que l’option de débit différé, ni des garanties et des assurances incluses dans les cartes haut de gamme. Les entreprises devront procéder à une mise à jour logicielle de leurs systèmes d’encaissements. Malgré cela, dans un livre blanc co-rédigé avec le cabinet de conseil BCG, le groupe BPCE, premier établissement français à lancer le paiement instantané en France en juillet 2018, estime, en se basant sur la vague actuelle liée à notre monde hyper-connecté du « tout doit être immédiat », qu’il pourrait représenter entre 6% et 13% des transactions scripturales (hors espèces) en France d’ici à 2022, soit entre 2 et 5 milliards d’opérations par an. Cette conclusion est cohérente avec le succès rencontré par ce moyen de paiement dans les pays « historiques » que sont la Grande-Bretagne (depuis 2008), la Suède (depuis 2012) ou le Danemark (depuis 2014) : il y représente déjà près de 10% des paiements scripturaux !

Rédaction Analyses Experts : Quelle est la position des banques françaises sur ce sujet ?

Jean Dupont : Elles accusent un vrai retard. Outre les pays historiques, il fonctionne en Pologne (depuis 2015), en Espagne (depuis 2016) mais aussi en Allemagne, en Suisse et plus loin de chez nous en Australie, aux Etats-Unis…

Nos banques le considèrent en effet comme une nouvelle obligation du régulateur (avec, à la clé, des investissements conséquents pour renouveler, entre autres, les modules de tenue de compte qui permettent de rendre visible instantanément les opérations et d’en informer leurs clients). En parallèle, elles essaient de préserver par tout moyen leurs revenus : en 2018, en France, les 500 milliards d’euros de paiements par cartes généreront un produit net bancaire conséquent via la perception de la Commission Interbancaire de Paiement ; or, à terme, le paiement instantané va inévitablement peser sur la volumétrie des flux monétiques. Et ça, les banques n’en veulent pas.

Toutefois, une concurrence nouvelle composée de fintechs, d’entreprises issues du numérique et de néo-banques (N26, Revolut, Apple Pay, Paypal, Nickel, Orange Bank,…) dont un des arguments commerciaux majeurs réside dans la tenue de compte en temps réel est apparue grâce à la Directive sur les Services de Paiement 2. Rien qu’en France, elle revendique à ce jour plus d’un million et demi de clients.

De son côté, la Banque Centrale Européenne ambitionne de réduire de son territoire l’emprise des mastodontes américains de la monétique tels Amex, Visa ou Mastercard, tout en favorisant la substitution des espèces par des moyens de paiement aux propriétés quasi identiques, ce qui est le cas du paiement instantané en termes de rapidité et de dénouement de la transaction.

Bousculé de toutes parts, le cartel bancaire n’a plus d’autre choix que de sortir de l’inertie.

Certes, aujourd’hui en France, le modèle économique de ce moyen de paiement reste encore à définir. Sa rentabilité dépendra largement du lancement de services à valeur ajoutée payants. Son succès résidera sans aucun doute, dans la capacité qu’auront les banques à comprendre en quoi l’immédiateté est importante pour leurs clients et à faire en sorte d’y répondre globalement. A suivre donc.

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Jean DUPONT
Consultant en trésorerie d’entreprise
Intervenant EFE sur les formations Maîtriser les bases de la gestion de trésorerie des 26-27-28 septembre 2018 à Paris; Cash management des 5-6 novembre 2018 à Paris et  Optimiser ses placements de trésorerie du 13 novembre 2018 à Paris

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