Crypto-monnaies et monnaie souveraine

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Rédaction Analyses Experts : Vous animez chez EFE les modules « Cash management » et « Organiser une trésorerie de groupe », la gestion des crypto-monnaies est-elle abordée dans vos formations ?

Jean Dupont : Depuis deux ans, la création de monnaies privées suscite de multiples interrogations chez les participants à mes sessions.

Pour répondre à votre question, il est nécessaire de rappeler les fondamentaux d’une monnaie souveraine ayant cours légal.

Trois fonctions la définissent. Unité de compte ou  acceptation : c’est l’état qui l’émet qui en décrète arbitrairement la valeur et qui en impose l’usage via le paiement des impôts. Nul ne peut la refuser. Elle est garantie par la confiance que l’on a dans cet état, et dans l’économie de celui-ci ; à ce titre elle est dite fiduciaire. Instrument d’échange ou divisibilité : elle permet d’échanger une quantité de travail contre des biens et des services puisque tous sont mesurés en unité de compte commune. Réserve de valeur ou pérennité : elle recèle une certaine stabilité, intrinsèque, et par rapport aux autres devises ; la quantité de monnaie nécessaire à l’acquisition des biens et des services reste approximativement identique, à l’inflation près, qu’on les acquiert maintenant ou plus tard.

Analysons maintenant les caractéristiques des monnaies virtuelles.

En janvier 2009, un ou plusieurs geeks ont lancé le Bitcoin, première « monnaie virtuelle » d’une longue liste et toujours, aujourd’hui, la plus importante d’entre elles. Il s’agit d’un pur artefact d’inspiration anarchiste car reposant sur une technologie novatrice de stockage et de transmission d’informations sans organe de contrôle, ni autorité,la Blockchain. Le système de transfert et de vérification de propriété est basé sur un réseau pair à pair, décentralisé, supranational. Les transactions numériques sont réalisées sans intermédiaire dans le but de s’affranchir du système bancaire. L’anonymat des porteurs est a priori garanti.

La majorité des monnaies virtuelles est configurée pour suivre un courant déflationniste : l’émission monétaire est graduelle et la masse monétaire est plafonnée. Cette raréfaction a vocation, à terme, d’en faire une réserve de valeur.

Constituent-elles pour autant des monnaies ? La réponse est négative.

  1. Certes, on peut les considérer comme divisibles dans la mesure où elles permettent de mesurer la valeur des biens et de faire des comparaisons, mais…
  2. Elles ne remplissent pas la caractéristique d’unité de compte. Sur un plan juridique, à l’exception du Bitcoin au Japon, aucune crypto-monnaie n’a cours légal. Pire, certains états comme la Russie les prohibe, et de multiples établissements bancaires bloquent leur achat. Leur acceptation dans le commerce au niveau mondial demeure extrêmement marginale. Par ailleurs, dans la mesure où elles ne sont pas émises contre remise de fonds, elles ne répondent pas non plus à la définition de moyens de paiement, et plus particulièrement à la définition de la monnaie électronique. Elles ne sont pas non plus assortis d’une garantie légale de remboursement à tout moment et à la valeur nominale en cas de paiement non autorisé. Sur un plan financier, le cours des crypto-monnaies est totalement guidé par l’offre et la demande, la spéculation associée assez régulièrement à des manipulations de marché effectuées par des personnes seules ou des petits groupes d’intérêts privés. Cela rend leurs cours totalement imprédictibles. C’est ainsi que l’on a constaté que le cours du Bitcoin était passé de 1 300 USD en avril 2017 à 19 800 en décembre 2017 avant de retomber à 3 600 en décembre 2018, avant de remonter à 12 000 en juin 2019. Même type de montagnes russes pour les principales crypto-monnaies concurrentes telles que le Cardano, le Dash, l’Ethereum, le Litecoin, le Monero, le Ripple,…Pour pallier cette volatilité, des stable coins ont été émises. Je constate toutefois qu’aucune de ses crypto-monnaies à cours de change quasi fixe par rapport au dollar américain ne fait consensus. Cela maintient leurs encours en circulation à des niveaux dérisoires : celui de la principale, le Tether, n’atteint pas quatre milliards d’unités.
  3. Une certitude, elles n’ont aucune valeur intrinsèque. Par construction, indépendantes de tout, elles sont souvent émises en fonction d’une puissance de calcul informatique, sans considération des besoins de l’économie et de ses échanges. Seul l’aspect scriptural de la monnaie persiste dans le processus : toute transaction est inscrite de manière indélébile. Quant à l’argument de la raréfaction de l’émission monétaire, aucune autorité ne la garantit. De plus n’importe qui peut en lancer une. Conséquence : en 2017, il en existait 1300, aujourd’hui en septembre 2019, on en dénombre 2300…

Rédaction Analyses Experts : si j’analyse bien votre propos, le Bitcoin et consorts n’offrant aucune garantie d’acceptation, de sécurité, de convertibilité et de valeur, contrairement à la monnaie souveraine ayant cours légal, il serait plus judicieux de parler de crypto-actifs. Quand est-il du libra ?

Jean Dupont : Le libra est le nom de la monnaie digitale privée composite supranationale que devrait lancer Facebook courant 2020. Il s’agit d’un projet d’inspiration sciemment hégémoniste visant officiellement à concurrencer voire supplanter les monnaies nationales en ciblant les deux groupes non distincts que constituent les 1,7 milliards d’humains qui ne possèdent pas aujourd’hui de compte bancaire ainsi que les 2,3 milliards d’utilisateurs de son réseau d’échanges.

Le système fonctionnera grâce à une fondation localisée en Suisse. Une infrastructure propriétaire sera créée afin d’une part de s’affranchir des institutions financières et de la barrière des différentes devises et d’autre part de mettre en œuvre des transactions instantanées peu coûteuses. Elle sera partagée entre ses membres et constituée d’un protocole spécifique : la blockchain du consortium sera composée de 100 nœuds.Elle utilisera un nouveau langage de programmation, le Move. Des applications permettront à l’utilisateur d’échanger ses devises contre des libras.

En tant que monnaie d’échange, dans un premier temps, le libra visera à effectuer des achats de biens et de services sur les différentes plateformes et dans les différents services proposés par la centaine de partenaires du projet ; envoyer de l’argent ou effectuer des paiements par mobile directement d’un tiers à un autre aussi facilement qu’un message instantané. A terme, ce paiement sera ouvert à tous les commerçants qui l’accepteront.

Afin de réduire sa volatilité, le libra sera adossé à une réserve composée par les principales devises mondiales : le dollar, l’euro, le yen et le sterling… Cette réserve jouera peu ou prou le rôle d’une banque centrale.

Dans ce contexte, la crypto-monnaie libra remplit bien toutes les conditions (unité de compte, divisibilité et réserve de valeur) pour constituer une monnaie à part entière et donc faire partie d’un cash pooling. Deux réserves toutefois : que votre entreprise fasse partie des partenaires et effectuer un développement informatique spécifique pour que votre système d’information devienne compatible avec cette infrastructure.

Toutefois, ce projet libra verra-t-il le jour en l’état ? Toutes les options sont aujourd’hui objectivement possibles.

J’observe l’évolution actuelle de la doctrine juridique et économique : elle cherche à revenir aux origines politiques des grandes lois antitrust qui prévalaient avant le virage libéral des années quatre-vingts. Or les GAFA, s’appuyant sur leurs modèles multi faces, n’offrent aucune prise à ce régime alors que les effets néfastes persistent et s’accentuent : position dominante, barrière à l’innovation et à l’entrée dans le marché, atteintes à la vie privée et perte de souveraineté numérique. Or, il n’a échappé à personne que la création d’un moyen de paiement global, gratuit, fondé directement ou indirectement sur l’exploitation de données personnelles des utilisateurs, est anticoncurrentiel : il renforcera la position économique de ses membres tout en excluant les entreprises tierces.

Au regard de l’histoire, le pouvoir de battre monnaie constitue une des fonctions régaliennes de l’Etat. Créer une monnaie, c’est s’attaquer à ce qui constitue la marque de puissance et la souveraineté de l’Etat.

In fine, il n’est pas dit que le politique ne reprenne pas la main. Or, l’écosystème Libra peut-il résister à une action juridique ou politique visant à censurer les transactions ? Assurément non car la fondation est juridiquement responsable en Suisse et dans les états où le projet sera déployé.

Déjà les banques centrales américaine et européenne ont fait part de leur intention d’étudier en profondeur voire de réguler cette monnaie : la liquidité qu’elle capterait, affecterait forcément celle des banques commerciales puisqu’une partie des dépôts leur échapperait. Le contrôle de la liquidité par la banque centrale ne serait alors plus qu’indirect, via le contrôle des crédits faits par les banques pour nourrir la liquidité du Libra. À dimension mondiale, selon l’expression des banquiers centraux, le risque Libra deviendrait « systémique ».

Pour conclure, de mon point de vue, cette crypto-monnaie ne verra pas le jour aussi longtemps que n’auront pas été résolues les nombreuses questions sur premièrement les modalités très contraignantes et onéreuses de mise en conformité à la réglementation bancaire, deuxièmement sur le champ d’application des obligations de contrôle de l’origine des fonds, de lutte contre le blanchiment impliquant la vérification de l’identité des clients habituels, et troisième et dernier point, le plus important, la capacité des états continuer à lever l’impôt sur une activité économique supranationale d’échanges de biens et de services dont le contrôle, en l’état actuel du projet, leur échappe en partie. Quoi qu’il en soit, si ce projet aboutit, Facebook sera devenu dans quelques années…une banque.

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Jean DUPONT
Consultant en trésorerie d’entreprise
Intervenant EFE sur les formations « Établir des prévisions et gérer la trésorerie sur tableur » des 3-4 octobre 2019 et « Organiser une trésorerie de groupe » des 10-11 décembre 2019